Louis XIV a dansé en public pendant près de vingt ans, avant de faire de la danse une institution d'État. Entre le Ballet royal de la Nuit, en 1653, et la fondation de l'Académie royale de danse, en 1661, le roi soleil transforme un divertissement de cour en un art codifié et enseigné.
Le résumé
- En février 1653, à quatorze ans, le jeune Louis XIV danse le Soleil levant dans le Ballet royal de la Nuit, quelques mois après la fin de la Fronde.
- En mars 1661, il fonde l'Académie royale de danse, première institution au monde consacrée à cet art et à son enseignement.
- Il quitte la scène en 1670, mais le vocabulaire français fixé sous son règne est encore celui que les danseurs du monde entier emploient.
La nuit de 1653 où le roi devient Soleil
Le 23 février 1653, dans la salle du Petit-Bourbon, la cour de France assiste au Ballet royal de la Nuit. Le spectacle est bâti en quatre parties qui suivent les quatre veilles de la nuit, de la tombée du jour jusqu'à l'aube, et il enchaîne des dizaines d'entrées mêlant courtisans, professionnels et machines de théâtre. Le jeune Louis XIV, âgé de quatorze ans, y paraît à plusieurs reprises. Mais c'est la dernière entrée qui traversera les siècles : il y danse le Soleil levant, sous les traits d'Apollon, dans un costume couvert d'or et de rayons.
Un rôle choisi pour ce qu'il dit
Le choix n'a rien d'ornemental. La Fronde vient de s'achever, la monarchie sort ébranlée d'une décennie de révoltes nobiliaires et parlementaires, et le pouvoir doit se rendre visible. Le cardinal Mazarin, qui gouverne aux côtés d'Anne d'Autriche, soutient un spectacle dont les vers d'Isaac de Benserade explicitent la lecture politique : la nuit des désordres s'achève, l'astre paraît, l'ordre revient. Le surnom de roi soleil naît de cette entrée et ne quittera plus le monarque. Danser était ici un acte de gouvernement, adressé à un public de courtisans qui savaient exactement comment le lire.
Un adolescent déjà formé
Rien de tout cela n'aurait été possible sans un apprentissage commencé très tôt. Son père, Louis XIII, avait lui-même composé et dansé le Ballet de la Merlaison en 1635 : la pratique était une tradition familiale autant qu'une obligation de rang. On prête au fils plus de vingt années de leçons quotidiennes, sous la conduite de maîtres attachés à sa personne. Parmi les danseurs de ce même Ballet royal de la Nuit figure un musicien florentin arrivé en France quelques années plus tôt, Jean-Baptiste Lully, qui deviendra l'autre grande figure de cette histoire.
Le ballet de cour, un exercice de pouvoir avant d'être un spectacle
Il faut se défaire de l'idée d'un roi spectateur assis dans une loge. Au XVIIe siècle, le ballet de cour est un genre où la noblesse danse elle-même, aux côtés de professionnels, et où la place occupée dans une figure dit la place occupée dans la hiérarchie. Mal danser était un handicap social réel, au même titre qu'une mauvaise tenue à cheval ou une conversation maladroite.
Le corps du souverain y devient un argument. Une monarchie qui se pense de droit divin a besoin d'images, et le pouvoir absolu que Louis XIV construit tout au long de sa vie s'appuie autant sur les cérémonies, les jardins et la musique que sur les édits. La danse fournit une image que personne n'a besoin de traduire : au centre de la figure, immobile ou rayonnant, un seul homme autour duquel tout le reste tourne. Cette logique gouverne aussi la façon dont les corps sont tenus, tournés en dehors, épaules ouvertes, une posture que la danse classique a conservée jusqu'à aujourd'hui.
À quoi ressemblait la danse que le roi pratiquait
On imagine volontiers des sauts et des tours ; la réalité est plus proche d'une marche extrêmement travaillée. La belle danse, nom que l'on donne au genre pratiqué à cette époque, se danse en chaussures à talon, sur un plancher, dans des costumes lourds et parfois sous un masque. L'amplitude est faible par construction : la virtuosité tient à la précision du jeu de jambes, à la qualité du plié et de l'élévation, à la netteté des ports de bras et à la capacité de tenir une figure au millimètre au milieu d'un groupe.
Le répertoire emprunte aux danses de bal. La courante, que l'on rapporte avoir été celle où le souverain excellait, occupe le premier rang au début du règne, avant que le menuet ne devienne la danse emblématique de la fin du siècle ; s'y ajoutent la sarabande, la gavotte, la bourrée et la gigue. Chacune possède sa mesure, son caractère et ses pas propres, que le danseur devait connaître aussi sûrement qu'un musicien connaît ses gammes. C'est ce répertoire, et non un ballet narratif, qui constituait la matière quotidienne du travail.
Les repères qui structurent le règne
| Date | Événement | Ce qu'il change |
|---|---|---|
| 1635 | Ballet de la Merlaison, composé et dansé par Louis XIII | Le roi danseur est déjà une tradition |
| 1653 | Ballet royal de la Nuit, entrée du Soleil levant | Naissance de l'image du roi soleil |
| 1661 | Fondation de l'Académie royale de danse | La danse devient une discipline réglée |
| 1661 | Les Fâcheux, de Molière et Lully | Invention de la comédie-ballet |
| 1670 | Dernières apparitions dansées du souverain | Le relais passe aux professionnels |
| 1672 | Lully prend la direction de l'Académie royale de musique | L'ancêtre de l'Opéra de Paris |
| 1700 | Publication de la Chorégraphie de Feuillet | Le pas s'écrit et se transmet par écrit |
1661, l'année où la danse devient une discipline
En mars 1661, des lettres patentes créent l'Académie royale de danse. C'est la première institution au monde entièrement consacrée à cet art, et son objet est explicite : redresser les abus, fixer les règles, contrôler l'enseignement. Les lettres seront enregistrées par le parlement de Paris l'année suivante, ce qui leur donne pleine valeur juridique.
Treize maîtres et un règlement
L'Académie réunit treize maîtres à danser, chargés d'examiner ceux qui prétendent exercer le métier et de trancher les questions de technique. Ce point est décisif, et souvent passé sous silence : avant 1661, apprendre à danser relevait d'un rapport privé entre un maître et son élève, sans référence commune. Après, il existe une autorité qui dit ce qui est juste et ce qui ne l'est pas. C'est la naissance d'un référentiel, celui-là même que prolongent aujourd'hui les diplômes d'enseignement.
Pierre Beauchamp et les cinq positions
Le maître à danser du roi, Pierre Beauchamp, dirige les travaux de la nouvelle académie. On lui attribue la codification des cinq positions des pieds, qui restent la grammaire élémentaire du ballet. Il travaille aussi à un système d'écriture du mouvement, publié en 1700 par Raoul-Auger Feuillet sous le titre Chorégraphie ou l'art de décrire la danse. Pour la première fois, un pas peut voyager sur le papier, être appris loin de son auteur et survivre à celui qui l'a inventé. Beaucoup des termes fixés à cette époque figurent encore dans le lexique de la danse employé en studio.
Lully, Molière et l'invention de la comédie-ballet
La même année 1661, Louis XIV nomme Jean-Baptiste Lully surintendant de la musique. Le Florentin, qui a dansé aux côtés du souverain, devient l'architecte sonore du règne. Avec Molière, il met au point un genre nouveau, la comédie-ballet, où les intermèdes dansés ne sont plus des ornements posés entre deux actes mais des morceaux de l'intrigue. Les Fâcheux ouvre la série en 1661 ; Le Bourgeois gentilhomme, en 1670, en donne la version la plus célèbre.
Lully obtient ensuite le privilège de l'Académie royale de musique, qu'il dirige à partir de 1672 et qui deviendra l'Opéra de Paris. La danse y gagne une scène permanente, un orchestre et une troupe salariée. Elle cesse d'être un événement de cour pour devenir un métier, avec des répétitions, des contrats et un répertoire. Cette bascule vers le professionnalisme est le vrai tournant du siècle, bien plus que telle ou telle soirée mémorable.
1670, la sortie de scène
Vers 1670, le roi cesse de paraître en public comme danseur. Il a trente et un ans, son corps s'est alourdi, et l'image du monarque a changé de registre : le souverain de Versailles n'a plus besoin de danser pour se montrer, il lui suffit d'être regardé. Les rôles qu'il tenait passent à des professionnels, mieux formés et disponibles à plein temps.
Ce retrait n'est pas un abandon. Le roi continue de commander, de financer et d'arbitrer, et la mécanique qu'il a mise en place fonctionne désormais sans lui. En 1681, Le Triomphe de l'Amour fait monter des danseuses professionnelles sur la scène de l'Opéra, un rôle jusque-là réservé aux hommes travestis. C'est de cette ouverture que descend, à travers trois siècles, la répartition des rôles que connaissent toutes les compagnies actuelles.
Du modèle français au ballet européen
Ce que la France met au point sous ce règne s'exporte au siècle suivant. Maîtres à danser, compositeurs et chorégraphes formés à Paris essaiment dans les cours d'Europe, de Vienne à Stockholm, et le modèle académique s'installe partout où un souverain veut sa troupe. Au XVIIIe siècle, dans une Europe des Lumières où la culture de cour reste un instrument diplomatique, l'écriture chorégraphique issue des travaux de Beauchamp et de Feuillet circule sous forme de recueils imprimés : une représentation donnée à Versailles peut être remontée ailleurs sans que personne ait vu l'original.
Cette diffusion explique une bizarrerie que remarquent tous les débutants : la terminologie d'un art pratiqué dans le monde entier reste française. Elle ne tient pas à une supériorité artistique mais à une avance d'organisation. Pendant que les autres royaumes engageaient des troupes au coup par coup, la France disposait d'une académie, d'une école, d'une notation et d'une scène permanente. L'absolutisme a produit, presque incidemment, la première infrastructure culturelle durable de la danse occidentale.
Ce que l'on demande le plus souvent
Pourquoi Louis XIV a-t-il dansé ?
Parce que danser était, au XVIIe siècle, un moyen de gouverner autant qu'un plaisir. Le ballet de cour rendait visible la hiérarchie et plaçait le souverain au centre de la figure, sous les yeux d'une noblesse qu'il fallait tenir.
Quel est le Ballet royal de la Nuit ?
C'est un ballet de cour donné le 23 février 1653, construit en quatre parties correspondant aux veilles de la nuit. Louis XIV y interprète le Soleil levant, sous les traits d'Apollon, dans l'entrée finale.
Quand Louis XIV a-t-il cessé de danser ?
Vers 1670. Il abandonne alors ses apparitions publiques de danseur et laisse la scène aux professionnels de l'Académie royale de musique, sans cesser pour autant de commander et de financer les spectacles.
Qui était Jean-Baptiste Lully ?
Un musicien né à Florence, arrivé en France adolescent, d'abord danseur puis surintendant de la musique du roi à partir de 1661. Il crée la comédie-ballet avec Molière et dirige l'Académie royale de musique à partir de 1672.
Quelle est l'importance de la danse baroque ?
Elle est la matrice technique du ballet. Les positions, le port de bras, la tenue en dehors et une grande partie du vocabulaire viennent de cette période, et se retrouvent dans presque toutes les disciplines scéniques ultérieures.
L'héritage : pourquoi le ballet parle encore français
Un danseur de Tokyo, de Moscou ou de New York apprend aujourd'hui le plié, le tendu, le jeté et l'arabesque. Ces mots ne sont pas restés par nostalgie : ils sont restés parce que la France a été, sous ce règne, le premier pays à écrire les règles de cet art et à les enseigner dans une institution reconnue. Qui fixe le vocabulaire fixe la discipline.
L'autre héritage est structurel. L'idée qu'une compagnie professionnelle puisse vivre d'un répertoire, avec une école qui l'alimente, remonte à cette organisation. Les grands ballets narratifs du XIXe siècle, puis les ruptures du XXe qui ont donné le contemporain et l'histoire de la danse jazz, se sont tous construits par rapport à ce socle, en le prolongeant ou en le contestant.
Où voir cet héritage aujourd'hui
La danse baroque n'a pas disparu. Des ensembles spécialisés en reconstituent les pas et les figures depuis les années 1980, à partir des recueils notés, et donnent ces répertoires en concert comme au théâtre. Pour une première approche, le film Le Roi danse, réalisé par Gérard Corbiau en 2000, met en scène la relation entre le monarque et son compositeur : c'est une fiction, avec les libertés que cela suppose, mais elle rend assez bien ce qu'un ballet de cour engageait politiquement. Les captations de l'Opéra et la programmation musicale consacrée à Lully offrent une autre entrée, plus documentaire.
Reste enfin une leçon plus simple pour qui pousse la porte d'un studio. Ce qui paraît aujourd'hui une contrainte arbitraire, les positions numérotées, les termes en français, la discipline du placement, est le résidu d'une décision politique vieille de trois siècles et demi. Le savoir ne rend pas la barre plus facile, mais cela donne un sens à des gestes que l'on répète sans toujours en connaître l'origine, que l'on suive des cours de danse classiques ou tout autre style.
















